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Que serait Saint-Etienne sans la sarbacane ?

Que serait Saint-Etienne sans la sarbacane ?

D’après un récit de Pierre Mazet “Chroniques Stéphanoises”.

La sarbacane traîne une réputation sombre. Elle évoque volontiers l’image de redoutables guerriers amazoniens projetant du curare sur leurs adversaires, les condamnant en un instant. À Saint-Étienne, pourtant, rien de tel. Ici, la sarbacane est au cœur d’une pratique ludique et conviviale, appelée « jeu de la souffle », une tradition que l’on ne retrouve dans aucune autre ville française.

Né il y a près de trois siècles, ce jeu compte encore aujourd’hui une centaine d’adeptes, surnommés les « baveux ». Selon la tradition, son origine tiendrait à une erreur d’aiguillage. Un armurier, chargé d’une commande royale, se serait trompé dans le calibre de canons de fusils. Refusées, ces pièces furent retournées, puis transformées en instruments de jeu d’adresse.

Ces sarbacanes d’acier, issues de canons de 1,45 mètre de long pour un poids de 2,5 kilos, servent à propulser de petites fléchettes appelées « traits ». Celles-ci sont lestées d’une cloche et garnies de plumes, et doivent atteindre une cible avec précision. Une liste établie en 1898, année de la création de la première Fédération des Capitaines, recense pas moins de 49 sociétés dans la région stéphanoise.

Organisées à la manière de confréries, sur le modèle des anciennes compagnies d’archers, ces sociétés portaient des noms évocateurs : « La Fraternité », « Les Francs Amis », « Les Amis Réunis », « Jeu des Barques », « Jeu du Champrond » ou encore « La Franche Loyauté ». Le surnom de « baveux », donné aux pratiquants, viendrait du geste même du tir : le souffleur projette un peu de salive dans le canon. Une autre explication évoque le vin d’honneur servi lors de l’initiation : le verre du nouveau membre, percé de petits trous sur son rebord, le faisait « baver », marquant symboliquement son entrée parmi les « chevaliers ».

Chaque société était structurée avec rigueur. À sa tête, un Capitaine — l’équivalent d’un président — assisté d’un second. Un secrétaire assurait la gestion administrative, tandis qu’un prévôt veillait à la discipline et au recouvrement des amendes.

Au fil du temps, la pratique s’est largement diffusée. Les mineurs eux-mêmes s’y adonnaient, y voyant un moyen d’expulser la poussière accumulée dans leurs poumons. L’appartenance à une société rythmait toute la vie des membres : baptêmes, mariages et anniversaires donnaient lieu à des attentions particulières. En cas de décès d’un sociétaire ou de son épouse, la Fédération fournissait un drap mortuaire et les cibles étaient voilées de crêpe pendant quarante jours.

Après la Seconde Guerre mondiale, la discipline connaît son apogée : plus de 500 tireurs se réunissent chaque semaine sur la place Carnot. Mais cet âge d’or cède la place à un déclin progressif à partir des années 1950.

Aujourd’hui, les règles se sont assouplies et nombre de rites ont disparu. La pratique s’est ouverte : les femmes peuvent participer aux concours depuis le début des années 1970, et les jeunes à partir de dix ans depuis 1989. Il n’est désormais pas rare de voir des familles entières s’affronter lors des compétitions, dans une ambiance à la fois conviviale et exigeante.

Malgré les évolutions, le « jeu de la souffle » demeure une tradition bien vivante à Saint-Étienne, témoignage singulier d’un patrimoine local aussi inattendu que fascinant.

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Dialogues sur Saint-Etienne et sa Métropole avec les ligériens et ceux qui passent sur notre territoire. Chaine faite par des bénévoles, depuis Aout 2023.

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