Mélancolie ouvrière : Le tournage et l’héritage d’un combat oublié

Mélancolie ouvrière : Le tournage et l’héritage d’un combat oublié

Avant RADIO GAGA 42 et Youtube nous avons fait de nombreuses rencontres et entretiens, voici un petit retour sur le tournage de Mélancolie ouvrière en Ardèche.

Une immersion inédite dans le tournage du téléfilm « Mélancolie ouvrière » pour la chaine ARTE, adaptant la vie de Lucie Baud, pionnière du syndicalisme féminin en France au début du XXe siècle. À travers les témoignages de Charlotte Pirot (figurante stéphanoise), Virginie Ledoyen (interprète principale) et du réalisateur Gérard Mordillat, les dialogues éclairent autant la genèse du film que les enjeux universels du combat social et de la condition féminine. L’entretien détaille les choix artistiques, le travail sur le plateau, la rencontre entre histoire et actualité sociale, et la portée intime et collective d’un tel projet.

Introduction et Genèse du Projet

Un rendez-vous consacré à la culture et au cinéma, dédiée au tournage de la fiction « Mélancolie ouvrière », prévue pour une diffusion télévisée et potentiellement cinématographique dès l’automne. Il reçoit Charlotte Pirot, photographe indépendante à Saint-Étienne et actrice amateur, qui partage ses débuts inattendus dans le projet après avoir vu une annonce de casting local dans le journal. Elle précise que, loin d’être une comédie, le film porte sur le parcours de Lucie Baud, ouvrière dans le textile, devenue – par la force des conditions de travail et des injustices subies – l’une des premières syndicalistes françaises. La localisation à Saint-Julien-Molin-Molette s’explique par la présence de métiers à tisser authentiques, nécessaires à la reconstitution historique du film.

Premiers Pas sur le Plateau et Rencontre des Acteurs

Charlotte Pirot évoque son expérience de figurante, marquée par 12 jours de tournage dont un seul avec un petit rôle dialogué, le reste consistant à accompagner et observer. Elle relate la proximité physique, mais la distance professionnelle, maintenue avec Virginie Ledoyen, interprète principale, qui demeure concentrée en dehors des prises et se retire souvent pour travailler son texte. Cette dynamique souligne la séparation naturelle entre les acteurs principaux et figurants, reflétant la différence d’implication et de statut sur le plateau, tout en conservant une atmosphère globalement conviviale. Charlotte mentionne également la rareté de ses interactions avec les autres comédiens principaux, dont François Morel et François Cluzet, en raison des emplois du temps distincts sur le tournage.

Virginie Ledoyen : Immersion régionale et construction du Rôle

La parole passe à Virginie Ledoyen qui confie sa découverte émerveillée de la région dans laquelle le film est tourné : Saint-Julien-Molin-Molette, le massif du Pilat et Valence, une région qu’elle juge d’une beauté rare et qui la pousse à vouloir revenir en touriste. Jamais auparavant elle n’y avait tourné. Sur le rôle de Lucie Baud, Virginie Ledoyen raconte avoir été approchée par Gérard Mordillat quatre ans auparavant, séduite par la perspective de donner vie à une figure authentique mais méconnue de l’histoire ouvrière. Elle insiste sur la continuité artistique entre télévision et cinéma : le projet conserve la même exigence cinématographique, peu importe le support de diffusion.

Virginie Ledoyen distingue l’humilité de son personnage, modèle d’abnégation, d’altruisme et de sens du bien commun, dont le parcours, porté par les circonstances et le collectif plus que par l’idéologie, la bouleverse et lui donne envie de lui ressembler. Elle confirme découvrir Lucie Baud au fil du projet, n’en connaissant qu’une photo douteuse, et s’attache davantage à la vérité de son parcours qu’à une imitation formelle.

Portée Sociale, Féminine et Universelle du Film

Virginie Ledoyen approfondit la logique sociale du film : Lucie Baud n’est ni une femme politique, ni une théoricienne, mais une ouvrière ordinaire devenue porteuse d’une cause universelle par sa prise de conscience face aux abus et à la discrimination au travail. Le message du film, loin d’être dogmatique, réside selon l’actrice dans l’ouverture au monde, la solidarité, et le refus de l’indifférence. Elle trace un parallèle entre les luttes de 1900 et les injustices contemporaines, insistant sur la continuité du combat social et l’émancipation féminine, alors que les femmes dans l’histoire ouvrière ont toujours travaillé, même si la mémoire collective tend à l’oublier. Ledoyen conclut sur le sentiment d’équipe familiale propre au tournage orchestré par Gérard Mordillat, qui travaille avec les mêmes collaborateurs depuis longtemps, exprimant sa reconnaissance et son envie de s’ancrer dans cette « famille » de cinéma.

Les Coulisses : Rythme, Patience et Univers du Tournage

Charlotte Pirot revient sur le quotidien du plateau de tournage, entre patience nécessaire lors des diverses prises et la richesse de l’observation : échanges avec les maquilleurs, coiffeurs, techniciens, vie des accessoires et des caméras. L’attente, loin d’être pesante, s’accompagne de moments de convivialité et d’apprentissage. Elle confie connaître Gérard Mordillat essentiellement par son travail radiophonique et son attachement à Saint-Étienne, ville chère au réalisateur, amateur de vélo et fidèle de la « fête du livre ».

Le réalisateur Gérard Mordillat prend alors la parole pour détailler la genèse du projet, né de « Mélancolie ouvrière », l’essai historique de Michelle Perrot qui a révélé la vie oubliée de Lucie Baud, meneuse de deux grandes grèves dans l’industrie de la soie à Vizille et Voiron en 1905-1906. Le choix du lieu de tournage s’explique par l’absence d’ateliers authentiques à Vizille ou Voiron, alors qu’un site préservé, doté de métiers à tisser de 1900, a été réactivé à Saint-Julien-Molin-Molette, condition sine qua non de la reconstitution.

Histoire, Engagement et Choix Artistiques : La Vision de Gérard Mordillat

Gérard Mordillat insiste sur la dimension d’abord historique, puis sociale, du film. Plutôt que de le qualifier de militant, il rappelle que le projet expose la lutte pluriséculaire des salariés – et particulièrement des femmes – contre la dégradation des conditions de travail et la précarisation des salaires, motifs toujours actuels sous couvert de « progrès technique ». Mordillat établit un parallèle explicite : hier comme aujourd’hui, les mêmes logiques patronales cherchent à réduire la part salariale sous prétexte d’automatisation et de modernisation, l’enrichissement profitant à quelques-uns au détriment de la dignité humaine.

La mise en lumière de Lucie Baud répond ainsi à une double exigence : transmettre l’héritage d’un combat oublié et interroger, à travers son courage et sa générosité, les valeurs collectives manquantes de notre temps. Concernant la distribution, le réalisateur a personnellement choisi Virginie Ledoyen pour son authenticité, son rapport intime au monde ouvrier et sa capacité à sortir du type de rôles bourgeois auxquels elle est souvent cantonnée. Il détaille le choix de Philippe Torreton, pour son adéquation intellectuelle, artistique et politique avec le rôle du syndicaliste, ainsi que la présence d’amis et acteurs fidèles comme François Cluzet et François Morel, reflet d’un travail familial et solidaire.

Modalités de Diffusion et Conclusion

La conclusion se concentre sur le mode de diffusion du film : initialement produit pour la télévision, le projet vise également une sortie simultanée en salle, Gérard Mordillat assumant une stratégie d’addition des publics, entre cinéma, DVD, VOD et TV, dans la continuité de l’expérience menée avec son précédent film sur Antonin Artaud. Cette approche traduit la volonté d’ouvrir le témoignage porté par « Mélancolie ouvrière » à un maximum de spectateurs, indépendamment des supports, valorisant ainsi l’actualité, la nécessité et l’universalité d’un art engagé et de mémoire.

L’intégralité des entretiens est à retrouver ICI

Share this content:

Rédaction

Dialogues sur Saint-Etienne et sa Métropole avec les ligériens et ceux qui passent sur notre territoire. Chaine faite par des bénévoles, depuis Aout 2023.

Laisser un commentaire